Récemment, un débat télévisé sur l’agriculture m’a fortement interpellé : il illustrait parfaitement deux visions totalement divergentes de l’agriculture, et plus généralement il trahissait les postures symptomatiques de ceux qui défendent le système capitaliste dominant, par opposition à ceux qui essayent de le changer. Un joli « cas d’école » qui méritait d’être partagé.

C’est un fait établi, le capitalisme moderne est le système dominant sur la quasi totalité du globe. Que ce soit à l’échelle d’un pays, d’un secteur de l’économie, d’une entreprise, d’une collectivité ou même d’un individu, la logique capitaliste ultralibérale basée sur le consumérisme, l’extractivisme, la recherche du profit et de la croissance infinie est élevée en véritable religion, la seule vraie religion planétaire aujourd’hui (et bien sûr, cela va bien au delà de la simple opposition droite / gauche…d’autant plus depuis que les partis de gauche au pouvoir font des politiques de droite…).

Mais c’est un système vacillant, de plus en plus de monde aspirant à concilier économique et social (et environnemental), plutôt qu’avoir à choisir entre les deux. Paradoxalement, le capitalisme est donc un système à la fois tout-puissant et à bout de souffle. Et comme à chaque fois qu’un système dominant est menacé, il se défend comme il peut, ses bénéficiaires s’accrochant fermement à leurs intérêts. Or je suis tombé récemment sur un débat de 2013 sur le site de LCP « Çà vous regarde », « Agriculture : une industrie comme les autres ? », qui illustrait très bien ce clivage, ainsi que l’attitude des défenseurs de l’idéologie dominante par rapport à ceux qui la contestent. Une réflexion parfaitement au goût du jour dans le contexte actuel de crise des éleveurs, et qui personnellement m’intéresse de très près, étant très concerné par les problématiques alimentaires.

Le débat opposait les personnalités suivantes: Dominique Bussereau, député UMP de Charente-Maritime et ancien ministre de l’agriculture entre 2004 et 2007; Martine Billard, ancienne porte-parole des Verts, et coprésidente du Parti du gauche jusqu’en 2014; Dominique Barreau,  éleveur et secrétaire général de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA); Jean-Paul Jaud, réalisateur de documentaires environnementaux engagés (Nos enfants nous accuserons, Tous cobayes?, et récemment Libres!).

La posture de Martine Billard et J.P. Jaud était d’opérer une refonte totale du système, vers une agriculture de type agroécologique, c’est-à-dire locale, sans intrants chimiques ni OGM, respectueuse du vivant, s’appuyant sur les synergies entres espèces et sur les savoirs hérités au cours des 12 000 années d’agriculture sur Terre. Une évolution en profondeur rendue indispensable au vu des scandales alimentaires à répétition, de la dégradation effrayante de l’environnement et de la biodiversité, ou encore de la difficulté de nombreux agriculteurs malades et endettés à survivre dans un système agroalimentaire qui leur impose des prix toujours plus bas et les emprisonnent dans un cercle vicieux de dépendance. Une approche qui a d’ailleurs fait ses preuves dans de nombreuses régions du monde, y compris en Afrique dans des zones arides où l’agriculture intensive n’arrive plus à rien.

La posture de Dominique Bussereau et de Dominique Barreau étaient au contraire de maintenir le système agricole en place (c’est-à-dire une agriculture « conventionnelle », intensive et mondialisée), en le parsemant éventuellement de quelques mesures visant à assurer une meilleure traçabilité. Mais globalement, disent-ils, pourquoi changer un système dont la France est un des fleurons mondiaux, où les normes sanitaires sont parmi les plus strictes et efficaces, et qui bénéficient de le « protection bienveillante » de l’Europe? Il y a certes certaines dérives, mais il s’agit plus d’épiphénomènes facilement maîtrisables; et tant pis pour ce qu’il se passe ailleurs après tout.

Sur le fond, cette posture est donc typique du système dominant : on minimise les problèmes, on se cache derrière les textes, traités, labels, quotas, et autres seuils en place, malgré les exemples qui se multiplient sous nos yeux et qui nous prouvent que le système est vérolé. On se donne même une bonne conscience aux forts relents de colonialisme, en assurant que l’on sauve les populations du sud de la famine…alors que ce sont surtout les industriels qui s’enrichissent, eux qui vendent leurs solutions complètes (graines, tracteurs, pesticides etc) à des populations à qui il est promis monts et merveilles.

Sur la forme, le débat a aussi rapidement cristallisé les mécanismes de défense classique de ceux qui s’accrochent au système en place, fusse-t-il envers et contre tout: au bout de 5 min, D. Bussereau, avec un sourire en coin moqueur et condescendant qu’il n’aura pas quitté du débat, s’est lancé dans une entreprise de décrédibilisation et déstabilisation en règle de J.P Jaud: attaque sur ses sources (attaque classique lorsque l’on veut rendre un débat stérile: « citez moi vos sources »), sur son physique (« votre visage est apocalyptique »), ainsi que sur son discours qu’il juge « charlatan » et anxiogène (ce dernier  étant l’argument le plus souvent apposé envers ceux qui ont le courage de voir la vérité en face et de le faire savoir)…Dans la même veine, Gilles-Eric Séralini (biologiste réputé qui a eu le malheur de remettre en cause les OGM et le Round-up dans une étude scientifique internationale…), Corinne Lepage (ancienne ministre de l’environnement et députée européen), Olivier de Schutter (rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation) en ont tous pris pour leur grade, alors que dans le même temps Claude Allègre était adoubé. Claude Allègre, sinistre ancien ministre de l’éducation à la solde de l’industrie, qui a ardemment servi la cause climatosceptique avec plusieurs ouvrages à succès (en plus d’avoir milité pour l’exploitation du gaz de schiste, entre autres faits d’armes). A ce sujet, le fait que ce débat télévisé ait lieu en 2013 rend la perspective d’autant plus intéressante et révélatrice: en effet, entre temps le Round-up a été déclaré « probablement cancérigène pour l’homme » par l’OMS, et les thèses « négationnistes » envers l’origine humaine du réchauffement climatique de M. Allègre ont depuis été démontées par 99% de la communauté scientifique internationale…De belles preuves a posteriori que les élites sont prêtes à toutes les inepties, aussi mortifères soient-elles, pour conserver un statut quo servant leurs intérêts.

Le mot de la fin de M. Bussereau illustrera à merveille à quel point la logique économique prime contre toutes les autres dans le système de pensée capitaliste : « les considérations éthiques, c’est pas du sérieux » finira-t-il en effet par lâcher.

Au final, le débat illustre une fois de plus que les clivages politiques et idéologiques aveuglent ses partisans en dépit du bon sens. Mais, dans les faits, de moins en moins de personnes sont dupes : voici bien là le motif d’espoir.

 

 

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