Emmanuel Druon, que j’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises, fait partie des personnes qui m’ont le plus inspiré et fait avancer dans mes réflexions. Le Syndrome du Poisson Lune, son deuxième ouvrage, est une lecture essentielle qui synthétise à merveille et non sans humour son action et ses convictions.

Ceux qui ont vu le magnifique documentaire de Cyril Dion et Mélanie Laurent, Demain, seront certainement familiers avec le personnage d’Emmanuel Druon. Il y livre en effet un témoignage passionnant sur les choix qu’il a su mettre en oeuvre pour faire de Pocheco, son entreprise de production d’enveloppes, non seulement une entreprise saine financièrement, mais aussi un modèle de gestion éthique et responsable.

Avant Demain, Emmanuel Druon avait déjà partagé son histoire dans deux ouvrages complémentaires, Ecolonomies et Le Syndrome du Poisson Lune.

Dans son premier livre, il posait les bases du système qu’il a mis en place depuis plus de 15 ans dans son entreprise, désigné par le néologisme d’écolonomie, et qui sous-tend qu’ « il est plus économique de produire de manière écologique ». Les 3 principes fondateurs de ce système, appliqués à tous les champs de l’entreprise, sont :

  1. la réduction de l’impact sur l’environnement
  2. la réduction des risques et de la pénibilité au travail
  3. l’amélioration de la productivité de l’activité et du site industriel

Dans ce premier livre, il démontrait de manière implacable -par les chiffres- les impacts positifs de telles mesures sur son entreprise.

Le Syndrome du Poisson Lune, quant à lui, s’attache plus en détails à décrire la philosophie qui sous-tend ce système d’écolonomie, Emmanuel Druon y offrant un éclairage passionnant sur ses convictions et ses valeurs. Un ouvrage plus engagé dans un sens, comme l’illustre le choix du titre, référence subtile au capitalisme ultralibéral qui a érigé le mythe destructeur d’une croissance économique infinie dans un monde fini (le poisson lune étant le seul organisme vivant qui peut croître jusqu’à sa mort…).

Si le Syndrome du Poisson Lune m’a particulièrement marqué, c’est notamment parce qu’il faisait directement écho aux questions que je me posais, et il offrait des réponses lumineuses et inédites pour moi.

En effet, c’est grâce à cette lecture que j’ai réellement saisi l’importance des moyens par rapport à la fin. Ce n’est pas tant ce que l’on fait qui compte, mais comment et pourquoi on le fait. Dans l’entreprise comme ailleurs. Et le cadre offert par Pocheco s’avère être un formidable « proof of concept ». Dans un sens, ce que nous dit Emmanuel Druon n’est pas révolutionnaire. Son discours écologique, humaniste et anticapitaliste, auquel j’adhère à 100%, a évidemment déjà été entendu.  Mais la portée de ce discours prend une toute autre dimension lorsqu’il émane d’un entrepreneur aguerri, à la tête d’une grosse PME qui doit exister dans un secteur ultra-concurrentiel et en partie dévasté par la virtualisation des échanges. Bref, une entreprise confrontée à « la vraie vie » diront certains, et qui plus est dont les produits commercialisés ne sont pas exactement les plus glamours lorsqu’il s’agit de promouvoir le développement durable…

Or qu’a réussi Emmanuel Druon? Il a réussi à concilier réalités économiques et convictions personnelles dans tous les champs de son entreprise : de la construction des bâtiments à la gestion des déchets, en passant par les relations avec les fournisseurs ou encore le (anti)management des personnes. La force de son propos est de démontrer que c’est dans ce qui peut être perçu  comme une lubie idéologique ou un suicide économique que se trouve les germes même de la santé financière de son entreprise. Ce qu’il démontre, c’est que non seulement il existe une alternative crédible au modèle économique aujourd’hui érigé en modèle unique, celui du capitalisme prédateur, froid et cynique, mais que cette alternative peut créer un cercle vertueux à l’opposé du schéma destructeur du capitalisme moderne. Et que cela rejailli sur tous les pans de son entreprise, à commencer par ses collaborateurs qui sont parties prenantes du projet. Comme aime à le répéter Emmanuel Druon, « rien ne doit justifier que, passé les portes de son entreprise, on perde une partie de sa conscience« .

Ne me méprenez pas pour autant; son propos n’est absolument pas de dire avec démagogie que les conditions sont simples à mettre en oeuvre, qu’il suffit de vouloir faire les choses de manière responsable pour que tout aille comme sur des roulettes…Non, bien sûr. Les exigences sont ici les mêmes qu’ailleurs, si ce n’est supérieures, puisqu’aux exigences économiques s’ajoutent les exigences morales « auto-administrées ». Comme ailleurs, les coûts inutiles sont traqués, les collaborateurs travaillent durs, les hauts et les bas se succèdent, et rien n’est jamais acquis. Mais en réinvestissant tous les bénéfices dans l’entreprise (aucun dividende n’est redistribué), en n’étant pas gourmand sur sa propre rémunération de patron (facteur de 1 à 4 entre le salaire le plus bas et le salaire le plus élevé), en faisant des investissements sur le long-terme (ah le long-terme…notion tellement essentielle et pourtant tellement négligée dans la logique financière…), en se remettant perpétuellement en question (car de l’humilité jaillit l’innovation), en responsabilisant ses collègues, il pose les bases d’une gestion saine – au propre comme au figuré.

Ce qu’il met en place n’est pas la recette miracle d’une réussite garantie, ceci personne ne le peut, mais en tout cas la preuve éclatante que lorsque cela est fait avec conviction et rigueur, les motifs de satisfaction peuvent être incommensurables. Ne serait-ce que se lever le matin en ayant un sens à donner à son travail, en éprouvant la satisfaction de participer à un monde plus durable et résilient.

Un mouvement vertueux désormais porté en exemple, un symbole de « l’Economie Sociale et Solidaire » que des milliers de curieux de tous bords viennent observer de prêt, bref une source d’inspiration et d’espoir pour beaucoup. Et de toutes façons, avons-nous encore le choix?

 

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